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Abraham et les nouveaux pauvres israéliens


 
 

Le rabbin Abraham Israël a fondée un réseau de centres de distribution de nourriture qui  fonctionne grâce au bénévolat

Dimanche 14 Juillet 2002

Jérusalem

de notre correspondant Pierre Prier

Il y a quelques jours, le rabbin Abraham Israël a reçu un coup de téléphone de l'un de ses quatre centres de distribution gratuite de nourriture. « Viens voir, il y a un problème », disait le responsable, un peu embarrassé.  « J'y vais et je tombe sur le problème : un homme en costume cravate qui ne correspondait pas au profit habituel de ma clientèle », raconte Abraham Israël, businessman, homme de religion et bienfaiteur des nouveaux  pauvres israéliens.  « Il avait le language et les manières d'un homme instruit, poursuit le rabbin.  Il m'a dit : « Je suis géné de vous demander ça, mais j'ai besoin de trois repas. J'ai trois enfants. »  Je lui ai dit : mais alors, c'est cinq repas qu'il vous faut.  Il a répondu : « Je ne veux pas insister.  Ma femme et moi nous prendrons peut-être un petit morceau. »  Il était mortifié ».

L'homme raconte son histoire.  « Tout ce que je possède, je l'ai sur moi. Je travaillais dans le high-tech, j'avais un salaire de 25 000 shekels (environ 6 000 euros) et deux maisons.  Aujourd'hui, j'ai tout perdu. » La crise lui avait fait perdre son travail, et la chute de la Bourse ses économies.

L'homme à la cravate et sa famille ont désormais leur dossier chez Abraham Israël, qui recense méticuleusement chacun de ses 23 000 bénéficiaires. Un exemple un peu extrême, mais qui en dit long sur les premiers effets de l'assaut conjugué de la dégringolade du Nasdaq et de l'intifada.  La révolte palestinienne a effrayé les touristes, et la crise des valeurs high-tech a vitrifié la « Silicon Valley » israélienne.  Le choc en retour est en train de frapper la population.

Le nombre d'Israéliens vivant en dessous le seuil de pauvreté, selon les derniers chiffres officiels disponibles, était déjà de 1 088 000 en 2000, considérée comme une année faste pour la croissance.  On s'attend généralement à voir le nombre de pauvres franchir la barre des 1.5 million de personnes (sur 6.5 millions d'habitants) dans la prochaine fournée de statistiques.

Désormais, les nouveaux pauvres se recrutent en dehors des poches traditionnelles . Arabes Israéliens, familles ultra-orthodoxes sans ressources, séfarades ou nouveaux immigrants des « villes de développement » du désert du Neguev.

« Il y a un effet domino, explique Abraham Israël.  La chute des ressources a conduit l'Etat à baisser le revenu minimum et à augmenter le TVA.  Depuis le début de l'intifada, je suis passé de 17 000 repas chauds par mois à 23 000.  40% environ des nouveaux bénéficiaires sont venus de Russie, 10% d'Argentine. Je refuse du monde. Comme vous l'avez vu dans le bâtiment d'à côté, je suis en train de m'agrandir.  Bientôt, je vais servir 35 000 repas.  Et mon rêve est d'ouvvir une cuisine centrale à Tel-Aviv, d'où je pourrais rayonner sur tout le pays. »

Sur son bureau, des piles de classeurs contiennent un dossier pour chacun de ses « clients » : certificats médicaux, montant des revenus, etc. Bien souvent, la seule rentrée d'argent régulière est fournie par le Bituach Leumi, qui tient lieu à la fois d'allocations familiales et de RMI.

C'est ce qui révolte le rabbin Israêl.  Son histoire est  un peu celle de Coluche. Il y a cinq ans, ce prospère importateur de chaussures doublé d'un rabbin portant calotte noire et la chemise blanche des juifs observants vivait à Brooklyn.  Il décide de faire son alya, sa « montée » en Israël, avec l'idée de se consacrer à « aider les gens ». Il découvre très vite son champ d'action : « Un jour, içi même à Jérusalem, rue Rachi, j'ai rencontré une jeune femme de 25 ans atteinte de sclérose en plaques, elle vivait sur un matelas à même le sol dans une pièce vide, sans électricité et sans eau courante. Le Bituach Leumi tout entier passait dans la location de l'appartement. »

Abraham Israël est allé acheter un repas chaud.  Les jours suivants, il s'est aperçu que la jeune femme n'était pas seule dans le quartier à souffrir de la faim « comme en Afrique ».  Il aide trois familles, puis cinquante, puis cent.  L'idée de fonder une soupe populaire lui vient naturellement : « Autour de mes 10 ans, moi aussi, j'ai mangé tous les jours grâce à une soupe populaire. C'était une institution juive à Paris, rue Richet.  Ma famille et moi, nous étions en transit entre l'Egypte et les Etats-Unis », raconte t-il dans un français appris au Caire, à l'école catholique des Frères de la Salle.

En 1956, après la crise de Suez, Nasser avait chassé les juifs.  Les Israël avaient perdu d'un coup tous les biens acquis dans le commerce du textile.  Le petit Abraham n'a pas oublié.  Aujourd'hui, il parcourt toujours le monde six mois par an.  Plus pour importer des chaussures, mais afin de récolter des fonds pour son réseau de centres de distribution de nourriture, appelée Hazon Yeshaya (1) en l'honneur du prophète Isaie et de son père, qui portait ce prénom.

Travaillant presque sans subventions avec cinq salaires et des dizaines de bénévoles, il multiplie les initiatives, fondant par exemple une école maternelle pour les enfants de parents drogués ou à la dérive.  Le Coluche israëlien s'est fixé une règle absolue, ouvrir chaque jour, même celui, sacré, de Yom Kippur : « La faim ne prend pas de vacances.