 |
MONDE, mardi 4 novembre 2003, p. 11
Les soupes populaires se multiplient dans tout le
pays et l'Intifada entraîne une recrudescence du chômage.
ALLOUCHE Jean-Luc
Jérusalem de notre correspondant
La
rue Rachi, au cour
du quartier Mékor
Barouh de Jérusalem, a connu des jours meilleurs : la promiscuité,
les constructions branlantes, les institutions orthodoxes lui
donnent son cachet, semblable à la plupart des faubourgs religieux
de la ville la plus pauvre d'Israël, après Bné Brak, autre bastion
orthodoxe dans la banlieue de Tel-Aviv. Il y a une dizaine d'années,
Avraham Israël, homme d'affaires américain, a aidé une jeune
handicapée à traverser cette rue, découvert sa mansarde et son repas
quotidien : du pain et un yaourt. Habitué aux hôtels, se
souvient-il, «je ne voyais rien». Rue Rachi, il ouvre sa première
cantine populaire pour 17 personnes. Aujourd'hui, Hazon Yéshaya (la
Vision d'Isaïe, du nom de son père) (1) sert 4 000 repas chauds par
jour.
«Pauvreté en cravate». Né en Egypte, Avraham Israël, est arrivé en
1958 à Paris, démuni de tout. Dans l'attente d'un visa pour
l'Amérique, sa famille mange à la soupe populaire juive de la rue
Richer. «Depuis, je me suis promis de payer, en échange...» Après
avoir réussi aux Etats-Unis, il a «tout arrêté» il y a huit ans,
s'est installé à Jérusalem, pour se consacrer à ses bonnes oeuvres.
Outre ses 4 000 repas quotidiens à Jérusalem, il en distribue aussi
à Richon-Letsion et à des enfants arabes de Jaffa
et de la vieille ville de Jérusalem. «J'agis en businessman, je
contrôle autant la qualité que la quantité. 365 jours par an, même à
Kippour. La faim ne connaît ni calendrier, ni vacances»,
soupire-t-il. Il emploie huit salariés pour les soupes populaires,
et quatre pour le jardin d'enfants.
Ici, on fait la chasse aux «tricheurs», «S'ils peuvent travailler,
nous ne les aidons pas...» Dvora, assistante sociale volontaire, se
rend à domicile, chez des femmes battues ou divorcées sans pension
alimentaire : «Voici un cas typique : une femme seule avec cinq
enfants, dont un psychotique et deux sous insuline, qui vit avec une
allocation mensuelle de 1386 shekels [263 euros] par mois...» Soit
bien en deçà du seuil de pauvreté pour une seule personne.
L'institution fonctionne depuis sept ans : «Au début, précise
Avraham Israël, nous n'avions que des vieux, des malades. Depuis
l'Intifada, nombre de gens ont perdu leur travail dans la high-tech,
le tourisme, et nous voyons désormais une "pauvreté en cravate" :
les classes moyennes qui ont perdu leurs allocations.» Avraham
Israël court le monde pendant six mois pour récolter des dons, pour
un budget de 250 000 dollars par mois. «Les gens ne comprennent pas
qu'il y ait de la pauvreté en Israël, et que le gouvernement n'aide
pas les pauvres», constate-t-il. Son centre distribue aussi des sacs
de nourriture de première nécessité, des costumes, des chaussures
pour les fêtes. Dans son centre de Katamon, quartier pauvre du sud
de Jérusalem, Russes, Ethiopiens, nouveaux immigrants se pressent.
«Place du Pain». Les soupes populaires se sont multipliées dans tout
le pays, surtout dans les villes le long des frontières. Les
manifestations et les sit-in des mères seules, tel celui de Vicky
Knafo, partie à pied de Mitspé Ramon, dans le Néguev, pour camper
sous les fenêtres de Nétanyahou, ministre de l'Economie, se sont
achevés dans la débandade au bout de quelques semaines. Erigé par
des SDF sur la place la plus luxueuse de Tel-Aviv, un camp de tentes
et de bus déglingués, rebaptisé «place du Pain», a tenu un an avant
d'être évacué récemment, en pleine nuit. Les grèves à répétition de
la centrale syndicale Histadrout, dénoncent la politique
ultralibérale du gouvernement, dans un pays où 10 % de la population
accaparent plus de 40 % des revenus disponibles.
|